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De nouveaux discours pour des politiques émergentes: l'Amérique Latine craque

L’Amérique Latine se fissure. Le sous-continent résiste aux attaques comme une vieille barque en bois résisterait aux assauts des vagues. Craque le Venezuela face aux urnes qui grondent. Craque le Brésil avec la procédure d’Impeachment à l’encontre de Dilma Roussef1. Quant au Guatemala, le pays a déjà craqué2. Le 10 décembre, l’Argentine rendra officielle la déchirure/crise du 25 octobre, lorsque Mauricio Macri égala presque le candidat péroniste au pouvoir: Daniel Scioli. Dix ans après le NON à l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques) proclamé à Mar del plata par Nestor Kirchner3, on pourrait penser qu’un effet domino changerait la donne et reviendrait aux idées des gouvernements du début du siècle.

La manifestation "Amor Sí, Macri No” au parc Centenario, Buenos Aires. Source : Facción Latina

Cependant, il ne se passe pas la même chose en haut (du côté des dirigeants) et en bas (du côté des citoyens). A l’intérieur des systèmes de partis, ce qui s’ensuit est connu. L’usure normale, les erreurs, la corruption et la baisse du prix des matières premières montrent les limites des relations de force en politique. L’enjeu de la bataille, c’est le contrôle d’un nouveau discours politique. Le contrôle d’un discours qui, comme en Uruguay en 2014 ou en Argentine en 2015, se bat pour réveiller ou guider le désir de changement renforcé par des groupes de médias. En Uruguay, c’est Tabaré Vasquez (à gauche) qui a gagné le match ; en Argentine, c’est Mauricio Macri (néolibéral), le fils d’un des hommes les plus riches du pays.

Cependant, il s’avère que les partis politiques ne détiennent pas le monopole du discours. Pendant la période de ballotage (au second tour) des présidentielles argentines, des dizaines de localités ont réagi pour dire « non » au candidat néolibéral. La campagne « Oui à l’amour, Non à Macri » fut la contre-offensive qui mobilisa un pouvoir mis K.O et qui n’avait pas de plan B après les résultats trop serrés du premier tour. Derrière cette mobilisation, il y a ce que « Oui à l’amour, Non à Macri » a en commun avec d’autres mouvements latino-américains : un noyau d’activistes des médias prêts à créer leur propre discours politique. Ainsi, le mouvement « Oui à l’amour, Non à Macri » s’inspire directement de la campagne brésilienne similaire « Oui à l’amour, Non à Russomano», qui contribua à la victoire du PT (Parti des Travailleurs au Brésil) dans la ville de Sao Paulo.

Une carte d'évènements “Amor Sí, Macri No”. Source : Facción Latina

Le phénomène que l’on a pu observer en Argentine, où Mauricio Macri a gagné de justesse, c’est qu’un discours rôdé, partagé sans bannière (ou sigle) peut être efficace. A petite échelle et avec ses particularités, la campagne « Oui à l’amour, Non à Macri » met en évidence une mosaïque de discours qui émergent. Cette campagne est née à un endroit précis et s'est développée de manière virale sur les réseaux tout en se décuplant dans l’espace physique, poussée par un noyau de production et un autre noyau fondamental de communication (sept personnes). Chaque jour, de nouveaux « memes » ou gifs4, de nouvelles photos, vidéos, images et textes apparaissaient. L’équipe de Buenos Aires a pu lancer les premiers essaims, mais les autres, plus de 30, sont venus  d’eux-mêmes. Par affinité et parce que le récit politique s’adapte selon les occasions qui se présentent.

La principale différence entre une campagne comme celle-ci et les mouvements politiques comme celui des Indignés en Europe est que les campagnes ont un début et une fin. Il est possible que les assemblées constituées se maintiennent au-delà d’un horizon figé, mais cela n’est jamais certain. Après le ballotage argentin5, on ne sait toujours pas si le mouvement « Oui à l’amour, Non à Macri » rebaptisé « Oui à l’amour» va continuer à exister et à agir, et sous quelle forme. La volonté n’est pas tant d’établir des structures pérennes sinon de créer un réseau capable de rassembler les gens et de répondre au bon moment.

Instructions pour organiser une assemblée pour la campagne “Amor Sí, Macri No”. Source : Facción Latina

Ce que l’on peut voir, au-delà des résultats électoraux, c'est un univers très riche composé de différentes entités solidaires ayant une volonté sans équivoque de construire leur propre discours avec leurs propres éléments de langage. Le 26 septembre, Montevideo fut le siège de la 3ème rencontre de Faccion Latina, (mouvement rassemblant les activistes des médias) un éventail d’entités toujours plus grand et qui réunit plus de 200 représentants et communicants de toute l’Amérique Latine. Cela semble peu mais, si sept personnes peuvent soutenir et mener la communication d’une campagne intensive, alors 200 personnes entraînées en réseaux peuvent avoir un impact bien plus important.

Calibrer le réseau collaboratif déjà existant n’est pas une tâche aisée. Si la Faccion Latina grandit à chaque rencontre, le sommet « Emergencias » atteindra bientôt un nouveau jalon. Quand cet article sera publié, un événement qui sera parvenu à réunir 4000 personnes sera en train de se terminer à Rio de Janeiro. Du 7 au 13 décembre, des activistes des médias et des représentants de mouvements sociaux se sont donné rendez-vous pour justement fomenter de nouveaux discours politiques. Des géants comme Fora de Eixo, une université libre, collaborative et décentralisée qui a développé des centres d’activisme, a sa propre banque et un noyau d’activistes des médias appelé Ninja Midia, seront présents au rendez-vous de Montevideo.

Des rencontres comme celles-ci sont stratégiques pour les personnes habituées à travailler en réseau : elles se connaissent, se forment les unes les autres et explorent des possibilités de travailler ensemble. « Emergencias » qui reçoit le soutien du Ministère de la Culture, réunit plus de 300 invités et musiciens comme Gilberto Gil, Ministre de la culture à l’époque de Lula da Silva. On attend beaucoup de cet événement. Les débats programmés comme « les aventures politiques du 20ème siècle », « Imaginaires en transition » ou « Rencontres de bloggeurs » et « Réseaux de communication latino-américains » font partie des centaines d’espaces construits pour l’échange d’idées et d’expériences.

“Amor Sí, Macri No” a réuni des milliers de personnes au parc Centenario. Source : Facción Latina

Ainsi, pour dire que l’Amérique Latine craque, on ne peut négliger de regarder les réseaux constitués des activistes des médias. La rencontre de Faccion Latina de Montevideo a montré que les problématiques et les enjeux sont majoritairement partagés. La volonté de collaborer est grande et la communication devient fluide. Reste à voir comment la situation évolue au Venezuela et ce qu’il en est de Dilma au Brésil. Au-dessus de tout cela, ou plus précisément, en-dessous, la construction en réseau, collaborative, se développe de manière horizontale.

Les caravanes qui se dirigent en ce moment à « Emergencias » commencent à fouler l’asphalte. Depuis l’Argentine, cinq cars sont partis, chacun étant un petit « Emergencias » où l’on partage et échange déjà ! Chacun compte des dizaines d’appareils photos et une équipe qui couvre l’événement à bord. Tandis que la vieille politique continue de se battre, des récits collaboratifs se développent en mettant en commun leurs outils et moyens.

Notes


  1. La procédure « d’Impeachment » permet de destituer le/la président(e). Au Brésil, cette procédure peut s’appliquer si le délit est uniquement imputé à la/au président(e). La personnalité qui décide si une procédure d’Impeachment est applicable, est le président de la chambre des députés. Eduardo Cunha, député PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien) a perdu le soutien du PT à cause de son implication dans l’affaire Lava-Jato (Petrobras). Un « Conseil Ethique » doit encore décider si Cunha est impliqué ou non. Tandis que, suite à l’Impeachment, Dilma Roussef a proclamé la rupture avec le PMDB et le vice-président brésilien Michel Temer.  

  2. Les guatémaltèques sont descendus dans la rue pour dénoncer la corruption gouvernementale et réussirent à destituer le président Pérez Molina. 

  3. En 2005, au 4ème sommet des Amériques, Lula da Silva, Hugo Chavez, Nestor Kirchner, Tavaré Vasquez et Nicanor Duarte proclamèrent à Mar del Plata (en Argentine) leur décision de ne pas intégrer la Zone de Libre Echange des Amériques, lancée par George W. Bush. 

  4. Bien qu’il y ait de nombreuses définitions de « meme », on désigne ici « la capture de l’idée d’origine ». Le mouvement « Oui à l’amour, Non à Macri » a pris des photos et les a transformées en leur donnant une nouvelle signification presque toujours humoristique. Ils utilisent aussi les Gifs, séquences d’images ou captures qui créent un mouvement. 

  5. Le ballotage argentin : le vote ou le ballotage entre deux candidats a lieu, dans ce cas, durant les élections présidentielles argentines. Il y a ballotage lorsqu’un vainqueur au premier tour ne parvient pas à obtenir la majorité absolue ou la majorité simple avec 10 points d’avance sur la seconde force politique.